2012 : BD TERNAY A 10 ANS !



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2 jours avant
 
Obladi, Oblada…Depuis le salon où elle regardait une série policière à la télé, elle l’entendait chanter dans la cuisine. Nadine soupira. Pendant toute sa jeunesse, elle avait entendu son père siffler à tort et à travers l’amour est enfant de bohème, et n’avait laissé Carmen malmenée sous la moustache paternelle que pour recommencer avec Ric et son rock. Voyons le bon coté des choses, la musique n’est pas le plus envahissant des passe-temps, ç’aurait pu être la bande dessinée, obligeant à acheter chaque année une nouvelle étagère. La musique, maintenant, on fait tenir dans 3 ou 4 briquets de poche toute la collection de jazz de son cousin Walter (1), et ce n’est pas rien. En plus, ça ne l’empêche pas de faire autre chose de ses dix doigts, la cuisine par exemple, puisqu’il voulait honorer lui-même ses invités. On était le 13, ce soir ils recevaient Jason et Jones. Celle-là avait bien un prénom, mais Nadine l’oubliait tout le temps, c’était leur faute aussi, Jason l’appelait toujours comme ça, c’était un jeu. Après tout, eux aussi dans leurs jeunes années, elle appelait Ric mon Hochy, jusqu’au jour où lors d’une réception au journal, une rafale noire et muette lui avait fait comprendre son erreur. Je l’ai puisé à l’encre de tes yeux, comme chante l’autre.
Quant à Jason, ce serait  toujours un mystère ce que Ric pouvait trouver d’intéressant à ce type taciturne, partiellement amnésique de surcroît, enfin, au moins ils ne passeraient pas la soirée à se raconter des histoires de lycée ou de service militaire.
 
Son attention revint un instant à la télévision, elle ne suivait pas du tout, de toute façon elle n’avait jamais aimé les histoires policières. En fait, elle attendait le tirage du loto, celui de 17 heures. Depuis quelques mois, il y avait 5 tirages par jour, toute la semaine ; un marketing facétieux ou cynique - la différence est toujours mince - avait rebaptisé ça les 35 heures du jeu. D’ennui, elle attrapa la télécommande, finit par s’arrêter machinalement sur TLM, au moins c’était local. Elle s’était attachée à la région plus qu’elle n’aurait soupçonné au début, lorsque Ric avait été envoyé à Lyon comme correspondant pour se remettre d’une énième et estropiante enquête. Aujourd’hui, il terminait sa carrière comme consultant à l’école de police de Saint-Cyr, situation honorable et reposante. TLM en était au journal des sports, ça lui convenait déjà mieux. Elle, sa passion avait toujours été l’athlétisme. Pour elle-même d’abord, pour leur fille unique, Marlène, ensuite. Elle gardait une nostalgie des compétitions de jeunes, l’ambiance, la solidarité entre les mères, simplement le plaisir d’être au grand air, dans l’excitation du moment, par exemple, le rendez vous annuel au parc de la Sathonette, à deux pas d’ici, dans l’Ain, elle retournait parfois s’y promener seule. Hélas, Marlène avait hérité de l’autre chromosome familial, et était aujourd’hui inspecteur de police à Marseille, et vivait avec ce dadais de Léo, encore un qui dépensait quatre sous chaque fois qu’il en gagnait trois, déjà que ce n’était pas souvent.
Le programme passa à un reportage sur le festival de BD de Ternay, ce dimanche. Ric choisit ce moment pour sortir de la cuisine, s’essuya les mains sur le tablier, parfaitement ridicule, et dit « ah, oui, Ternay, je ne t’ai pas encore dit, on a repéré quelque chose avec Djida, il y aurait une sombre histoire de trafic, on a envie d’aller voir sur place ». Nadine explosa : « Djida, encore Djida, ah elle sait mener son monde celle-là, et on ne peut pas rester deux  jours tranquilles sans Madame la Directrice des Programmes de Saint-Cyr ? Vous irez sans moi, j’irai passer la journée avec Papy Fanfoué ».
 
Le jour même
 
Dans la voiture, Djida et Ric restaient silencieux. Il lui avait raconté l’incident avec Nadine, mais ça la laissait indifférente. Circulation de dimanche matin, fluide et calme, pensées en accord. L’A7, à la sortie de Lyon, c’est une promesse de sud. Elle ne connaissait pas Ternay, à peine repérait-elle le clocher, comme une tour de guet bienveillante sur le flot des voitures. Un peu comme Mornas vous souhaite la bienvenue, deux cent kilomètres plus loin. Ric clignotait déjà sur la sortie de Vernaison, et choisit ce moment pour la ramener à leur sujet – les hommes avaient le chic pour interrompre une rêverie au plus mauvais moment, celui où on a l’impression de fusionner toutes les perceptions de l’instant …

-         c’est quoi déjà cette histoire que tu veux aller voir sur place ?
-         tu sais, c’est l’oncle de Jimmy, tu te souviens ?
-         ah oui ce gamin qui est rentré d’Afrique …
L’Afrique, oui, grand comme  50 fois la France, ça l’écorcherait sans doute d’apprendre le nom des pays ?
-         oui, du Congo. Il a des albums de collection à vendre, mais on lui a fait des propositions exorbitantes, son oncle s’inquiète, il a capté un message d’un certain Michel Cannaz qui aurait connu Jimmy là-bas.
-         Bon, on localisera Jimmy sur place. Euh, tu as de la monnaie pour payer les entrées ?
 
Fléchage impeccable, on ne laisse aucune chance de nos jours à ceux qui aiment se perdre. Ils arrivaient sur le parking, elle laissa Ric faire craquer la boite dans un dernier effort, et trop serrer à droite, l’obligeant à des contorsions pour sortir . La petite robe écrue suivit le mouvement sans protester, le jeune homme dans la voiture qui arrivait derrière fit de même.
 
Une fois à l’intérieur du gymnase, Ric commença par vouloir boire un café.
« Prends ton temps , je vais jeter un coup d’oeil, Jimmy me connaît, il racontera sans problème. ».
Elle avait depuis longtemps amené Ric à ne plus mettre son affreux imperméable, mais le lascar l’avait remplacé par une parka, moins démodée, mais aux poches tout aussi accueillantes. Elle savait que le café ne tarderait pas à être suivi de quelques gorgées d’un alcool quelconque mais hélas efficace.
 
Dans la grande salle, la foule des visiteurs était idéale pour quelqu’un voulant observer sans attirer l’attention. Peut-être insuffisante pour les organisateurs, mais ils avaient le temps, la journée était encore longue. Elle se demandait toujours dans ce genre de manifestation la patience de qui il fallait le plus admirer : les dessinateurs répétant ou réinventant les mêmes gestes , ne sachant jamais s’ils devaient trouver naturel ou surréaliste de provoquer autant d’intérêt , les parents , les enfants …Elle passa du coté BD troc, et n’eut pas de peine à trouver Jimmy.
 
-         salut Jimmy, le commerce marche ?
-         salut Djida, super. Tu sais, mon oncle s’inquiète pour rien, tu le connais. Ce Monsieur Cannaz est venu dès l’ouverture, très sympa, en fait on connaît les mêmes endroits, ça me fait plaisir d’en parler. Et puis, il m’a acheté ma collection complète de Tintin en swahili, ça vaut une fortune ! Je vais pouvoir réaliser mon rêve : partir cet été en Amérique, avec ma copine Mylène, tu sais, elle était avec moi l’autre jour, Milou…
-         ah oui, et bien je vais te laisser, on rassurera ton oncle, et je vois que tu te débrouilles très bien tout seul.
 
Elle revint dans l’entrée, Ric n’avait pas bougé de la buvette, elle lui raconta l’échange avec Jimmy.
-         tu parles, dit Ric, ça fait un moment que j’observe, c’est ici que ça se passe leur trafic, j’ai tout vu. C’est dégueulasse, ils utilisent des gamins, je les vois faire avec leurs enveloppes. Tiens, en voilà un, cette fois, j’interviens !
-         mais, Ric…
 
Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase, Ric avait bondi sur un jeune garçon, le plaquant au sol. Cris, bousculade, plusieurs adultes se précipitèrent sur Ric pour le maîtriser, une grand-mère avec un parapluie commença à le massacrer.
 
-         ça ira, ça ira, Prudence, on a appelé la police, calmez vous, intervint un homme.
-         mais enfin Ric, reprit Djida, ils vendent des enveloppes de tombola, tu n’es jamais allé dans une fête d’école ou de village ?
 
Un éclair, un autre, un photographe figeait la scène.
 
Le lendemain
 
« Tu reprends du café ? » Sylvia remplissait déjà la tasse de Nadine sans attendre la réponse. Elles avaient leurs habitudes, Sylvia aimait ces visites du lundi, Nadine était un peu la grande sœur qui lui avait toujours manqué. Sur la table, le Progrès était resté ouvert sur la page intérieure relatant l’incident – ça faisait déjà longtemps que Ric ne faisait plus la 1ère page ni comme rédacteur ni comme sujet.
 
-         et maintenant, que va-t-il se passer pour Ric ?
-         oh, il va finir l’année, et puis, l’heure de la retraite va sonner
-         vous allez vous supporter toute la journée ?
-         je vais prendre du champ… tu te souviens de Jean-Pierre, mon ancien entraîneur à l’ASPTT ? il s’occupe d’un petit club dans les monts d’or maintenant. Ils ont toujours besoin de bénévoles. Je l’ai appelé, et je vais pas mal m’investir là dedans…
 
Sylvia convoqua toute sa concentration pour masquer une jubilation qui venait d’éclater en elle, petit signe qu’elle connaissait bien et qui était toujours le bienvenu. Oh, bien sûr, elle changerait les noms, et elle en inventerait la moitié, mais ça y est, avec l’histoire de Ric et Nadine, elle tenait le début de son prochain roman.
 
 
 (1)   non, ce n’est pas un scoop ! un cousin de la famille des Personnages-pas-si-secondaires.

 

 

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